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La tribune de Sybil Cosnard

Genre et ville : comment faire bouger les lignes ?

Lors de mon intervention au TEDx ChampsÉlyséesWomen, je faisais le constat d’un aménagement urbain vecteur de profondes inégalités entre les hommes et les femmes. Je relevais alors quelques pistes pour faire évoluer cette situation – je suis d’ailleurs revenue sur ce sujet dans une précédente Tribune. Pour aller plus loin, il me paraît important d’insister aujourd’hui sur la prise en compte du genre dès la phase de planification. Car tant que les acteurs de l’aménagement ne s’empareront pas de ce sujet, les projets urbains reproduiront à l’identique ces méthodes de conception de la ville que nous avons reçues en héritage.   

Genre et planification : quel bilan aujourd’hui ?

La planification urbaine, en France, prend-t-elle en compte le genre ? Force est de reconnaître que non, ou très peu. Les documents réglementaires qui encadrent l’aménagement urbain ne font en général pas mention de cette dimension : c’est le cas notamment des PLU (Plans Locaux d’Urbanisme) et des SCOT (Schémas de Cohérence Territoriale). Ils fixent pourtant, en général, des objectifs en matière sociale ou d’accessibilité par exemple.

Si l’on examine à présent les dispositifs de type AMI (Appels à Manifestation d’Intérêt) ou APUI (Appels à Projets Urbains Innovants), même constat. L’intégration de cette problématique en amont, dans les cahiers des charges à destination des candidats, est insuffisante. Pour exemple, l’APUI Inventons la Métropole du Grand Paris 1 et 2 ne demande pas explicitement aux candidats d’œuvrer pour une meilleure prise en compte du genre dans leurs propositions. Il s’agit pourtant là d’une opportunité unique de réfléchir à l’égalité de nos espaces, puisque l’ensemble de ces projets dits innovants représente des millions de mètres carrés de constructions nouvelles en Île-de-France, combinant nouvelles infrastructures de transport, accueil de nouveaux habitants et création d’espaces ouverts au public.

Des initiatives existent néanmoins. Certaines collectivités se sont d’ores et déjà dotées de guides de référence sur l’égalité hommes/femmes : Paris, avec son Guide référentiel Genre & Espace Public de la Mairie de Paris, Montreuil, avec le Plan d’actions pour l’égalité entre les femmes et les hommes ou encore Bordeaux, avec sa Charte pour l’égalité des hommes et des femmes. Dans ce domaine, la ville pionnière de référence ne se trouve pas en France : Vienne est allée beaucoup plus loin dans la démarche car une équipe dédiée a été créée afin d’intégrer la dimension du genre dans toutes ses politiques publiques. Cela s’est traduit notamment par la mise en œuvre d’une campagne pour l’amélioration de l’éclairage des parcs et autres lieux publics.

Les chartes n’ayant pas de valeur réglementaire, nos collectivités françaises restent quant à elles libres de s’engager ou non dans la démarche. Et comme ces préconisations ne sont pas toujours traduites ensuite, concrètement, dans les documents de planification… elles risquent de rester un vœu pieu.

Quelques propositions pour avancer

Concrètement, comment prendre en compte le genre dans la planification urbaine aujourd’hui ?

L’un des axes que l’on peut envisager est l’intégration de cette dimension dans les documents règlementaires et de planification – cela permettrait d’éviter que le sujet ne soit traité que de façon ponctuelle et volontariste par les collectivités. Je pense notamment au PADD (Projet d’Aménagement et de Développement Durable), qui définit les orientations du projet d’aménagement concernées par le PLU. Celui-ci comprend, généralement, un volet « cadre de vie » : ne pourrait-on pas y intégrer un objectif d’égalité femmes-hommes ?

La dimension du genre pourrait aussi être intégrée dans les études d’impact à l’amont du projet, en ajoutant un volet étude d’impact sur l’égalité femmes-hommes à l’analyse du projet.

Une autre piste à creuser est la prise en compte du genre par la maîtrise d’ouvrage. Lors de la phase de commande, que celle-ci soit publique ou privée, on pourrait imaginer que les cahiers des charges spécifient les attentes de la maîtrise d’ouvrage sur le genre. J’insiste bien sur le fait que cela devrait s’appliquer à tous les types de maîtres d’ouvrage, qu’il s’agisse de collectivités, d’aménageurs ou d’opérateurs privés.

Ces cahiers des charges, à destination des concepteurs de la ville, pour donner des résultats efficaces, doivent porter des demandes précises sur ce sujet. Il serait opportun de fixer des thématiques ciblées en se posant un certain nombre de questions :

– organisation des implantations bâties : la visibilité des entrées est-elle suffisante, les renfoncements et les saillies sur les façades sont-ils limités ?

– aménagement des espaces publics et des espaces privés ouverts au public : l’espace public est-il praticable et attractif pour tous à tout moment ?

– accès aux infrastructures de transport : les transports publics relient-ils efficacement les lieux d’habitation, de travail et de garde des enfants ?

– etc.

***

Certes, les lignes commencent à bouger dans le secteur de l’aménagement ! Depuis deux ans, l’école d’architecture de Marne-la-Vallée propose un séminaire sur la prise en compte du genre dans l’aménagement. Un Mouvement pour l’équité dans la maîtrise d’œuvre (MEMO) a été lancé en 2016 : il a pour ambition de donner de la visibilité aux femmes architectes, urbanistes et paysagistes et ce faisant, de contribuer à la construction d’une ville plus inclusive. L’ADEME vient d’initier un projet de guide d’aide à l’action en faveur de l’inclusion à l’usage des professsionnel.le.s et des collectivités. Autant de signes que la prise de conscience a eu lieu et que nous sommes entré.e.s dans une phase de passage à l’action. Pour autant, je reste persuadée que l’un des leviers les plus à même de faire évoluer les pratiques, aussi bien dans le public que dans le privé, reste d’intégrer dans la planification l’exigence d’une prise en compte du genre. Faute de quoi, le statu quo risque de durer longtemps.

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